Tribune libre de Dominique Bilde

« Sur le long terme, les investissements réduiront à la fois le désir de quitter pays et feront baisser la pression démographique pour atteindre un niveau stable » rétorquait Bill Gates à l’Américain Stephen Smith, auteur de l’ouvrage La Ruée vers l’Or, éreintant la politique de co-développement. Du reste, point n’est besoin d’avoir cofondé Microsoft et de poser en chantre de la bien-pensance pour se rendre à l’évidence : outre sa contribution à la maîtrise des flux migratoires, l’aide au développement est aussi un gage de puissance géopolitique. Encore faut-il qu’elle s’inscrive dans une stratégie cohérente -et force est de constater qu’en la matière, la France n’a jusqu’à présent pas brillé par sa clairvoyance.

En témoigne le rapport accablant du Centre d’étude et de réflexion sur le monde francophone en date de juin 2018, qui pointait du doigt la part négligeable des États francophones dans l’aide française au développement. Ainsi, en prenant en compte le soutien aux États membres d’Europe orientale de l’Union européenne, ceux-ci ne représentaient que 15,4 % de l’aide française en 2016, soit un modeste euro sur les 6,5 dépensés – un chiffre d’ailleurs en baisse par rapport aux années précédentes. L’absurdité saute encore davantage aux yeux lorsque parmi les vingt principaux bénéficiaires des subsides français ne figurent que deux États francophones, le Maroc et le Cameroun, alors même que le Brésil, pourtant concurrent féroce de la France dans certains secteurs comme la viande d’élevage, se taillait la part du lion en caracolant en quatrième position des bénéficiaires de l’aide bilatérale en 2014 et 2015.

Bref, non contente de son flou impressionniste dans l’attribution de ses concours financiers, la France se paie même le luxe de jouer contre son camp, trahissant ainsi son absence criante de vision à long terme. Car, outre l’intérêt de ces apports pour juguler des flux migratoires devenus insoutenables, ce n’est pas se faire le thuriféraire de Jacques Attali que de souscrire au postulat essentiel de son rapport de 2014, à savoir qu’une langue commune contribue au rayonnement mondial des États qui en sont les héritiers, puisque les personnes parlant la même langue commercent à 70 % plus entre elles que les locuteurs de langues différentes. L’intérêt d’une telle « zone de coprospérité », traduction de l’anglais Commonwealth, n’a d’ailleurs pas échappé à nos voisins d’outre-Manche, qui affectent pour leur part 41,7 % de leur aide totale à l’espace anglophone – une proportion sans doute amenée à augmenter dans la foulée du Brexit.

Dans son aveuglement, la France aura donc subi la double peine : submergée par une déferlante migratoire sans précédent, elle voit en outre son influence s’éroder sur un continent africain mû par un dynamisme économique insolent, le tout au profit d’une Chine triomphante. Déjà premier partenaire de l’Afrique, celle-ci annonçait le 3 septembre 2018 un nouveau plan d’aide « sans condition » de soixante milliards de dollars , portant l’estocade finale à l’influence européenne sur le continent.

Seule Marine Le Pen avait perçu ce danger, comme l’illustrait son engagement visionnaire en 2017 de consacrer 0,7 % du PIB français à la coopération avec l’Afrique. Car le risque est bien à terme -et toute proportion gardée s’agissant d’États indépendants- de voir l’Afrique francophone devenir notre nouvelle Louisiane, emportant avec elle les derniers oripeaux d’une France universelle, à même de faire résonner sa voix dans le cercle restreint des grandes puissances mondiales.

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